"Bore out", un nouveau défi managérial ?

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"Bore out", un nouveau défi managérial ?

Message par Admin le Ven 8 Juil - 21:44

Par Laurène Perrussel-Morin •article la tribune



Manque de défis, désintérêt, tabou et honte : tels sont les ingrédients de l'épuisement professionnel par l'ennui. (Crédits : torange.biz) L’ouverture en mai 2016 du procès intenté par un salarié contre son employeur, qu’il accuse de l’avoir poussé à l’épuisement professionnel par l’ennui, est fortement médiatisé. Le terme bore out émerge alors peu à peu. Mais ce syndrome, petit frère du burn out, n’est pas pour autant un phénomène nouveau.

Mars 2014. Au volant de sa voiture, sur l'autoroute, en région parisienne, Frédéric Desnard fait une crise d'épilepsie et provoque un accident. Lorsqu'il se réveille à l'hôpital, pour la première fois, on lui explique qu'il souffre de "bore out", ou épuisement professionnel par l'ennui, et que cette angoisse est la cause de sa crise. Âgé de 44 ans, il se sent en effet sous-employé par son employeur, Interparfums, multinationale dans le domaine du luxe qu'il attaque aux prud'hommes pour licenciement abusif.


"Au bout de 4 ans de travail, de bons et loyaux services, je n'avais pas plus de 20 à 45 minutes de travail par jour, se rappelle-t-il. C'était une vraie torture mentale par le vide. L'avenir devenu incertain faisait peur."

"Le bore out, ça n'existait pas"


Les symptômes de Frédéric Desnard correspondent à ceux qui ont été théorisés dès 2007 par deux consultants suisses, Peter Werder et Philippe Rothlin, dans leur ouvrage Diagnosis Boreout. Pour eux, cette pathologie est le résultat d'un triptyque : manque de défis, désintérêt et ennui. On pourrait y ajouter le tabou et la honte.


"J'évitais de croiser mes collègues à la machine à café. Je ne pensais qu'à pleurer. J'avais tellement honte de la situation",
confie-t-il.

L'ennui existe pourtant depuis longtemps dans de nombreux emplois. Aurélie Boullet est haute fonctionnaire territoriale. Quand elle arrive à son premier poste en 2007, chargée de mission à la délégation européenne et internationale du conseil régional d'Aquitaine, elle réalise très vite qu'elle n'a pas suffisamment de tâches a effectué. Elle commence à faire des insomnies. Mais elle ne parle pas de bore out :


"A l'époque, le bore out, ça n'existait pas : on s'ennuyait au travail, et c'est tout, explique-t-elle. D'autant plus que la mode, c'était le burn out, l'épuisement parce qu'on avait trop à faire."


Myriam Plet, avocate spécialisée en droit du travail au barreau de Lyon n'a jamais eu de plainte pour épuisement professionnel par l'ennui.


"On voit plutôt du burn out, notamment au niveau des plaintes, par exemple avec les forfaits jour."


Aurélie Boullet confesse :


"C'était un peu la "lose" de ne pas avoir de boulot. De temps en temps, j'ouvrais une porte de bureau et je voyais quelqu'un faire du tricot ou des mots croisés. A ce moment-là, on se dit qu'il y a un problème, mais on n'en parle pas."

Libérer la parole

A la recherche d'une catharsis, elle ouvre un blog sous pseudonyme, puis publie en 2010 un livre sur ses déboires (Zoé Shepard, Absolument dé-bor-dée ! ou le paradoxe du fonctionnaire, Points), ouvrant la discussion sur le sujet. Pour Frédéric Desnard, il aura fallu un événement comme son accident pour libérer la parole.


"Sur le moment, on ne se rend pas forcément compte que l'on souffre. On est dans le déni, se souvient-il. C'est seulement après ma crise d'épilepsie que j'ai eu droit à une aide psychologique et que des solutions sont apparues. Mais je n'avais plus confiance dans le management."

Pour Aurélie Boullet, le bore out résulte du mauvais calibrage de certains recrutements au sein des entreprises ou structures publiques :


"Je ne pense pas que ce problème était inhérent à la fonction publique, mais plutôt à de grosses structures qui ont trop embauché à une époque."


Dans un contexte de baisse de l'activité, les employés n'ont plus suffisamment de tâches. Certains s'en accommodent. Mais alors que 22 % des Français affirment trouver de la joie au travail lorsque celui-ci à un sens (d'après une enquête réalisée en mars 2016 par RCF), le besoin de participer à un effort collectif empêche les autres d'accepter d'être payés sans tâche valorisante.

Des outils managériaux vidés de leur sens

Malgré le malaise avoué par certains salariés, les plaintes restent rares. L'avocate Myriam Plet s'étonne de la médiatisation de l'épuisement professionnel par l'ennui. Elle explique que des outils managériaux comme les bilans annuels sont à la disposition des entreprises pour éviter de telles situations.


"Un salarié qui subit une situation, s'il n'alerte personne, il n'y a pas de raison que ça s'arrête."

Mais ces outils sont parfois vidés de leur sens. Frédéric Desnard se rappelle :


"Lors d'un des entretiens annuels, j'avais rendu copie vide, mais le vice-président m'avait demandé de revenir avec des mots marqués dessus. Alors j'étais revenu 10 minutes plus tard et nous avions fait un simulacre d'entretien annuel."

Si le dialogue entre l'employeur et le salarié échoue, le Comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) et les délégués du personnel peuvent être saisis ou prendre l'initiative de se saisir de la situation. Dans un second temps, des ressources comme les services de psychologues, sont disponibles en dehors de l'entreprise. Il s'agit d'un droit du salarié, comme le rappelle Myriam Plet :


"Quand on garde quelqu'un captif, on manque à ses obligations contractuelles."


Sentiment de captivité, dépression... Le bore out va plus loin que la mise au placard et ne concerne pas tous les salariés qui s'ennuient.


"Quand on est enfermé dans un bureau à ne rien faire, on a le sentiment de voir la société tourner et de ne rien pouvoir apporter, déplore Frédéric Desnard. Je pense qu'au fond, le bore out est la maladie de ceux qui veulent trop bien faire."

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