Comment Clemenceau a survécu à un attentat il y a 100 ans

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Message par Admin le Lun 18 Fév - 20:55

Par Michel DERRIEN OUEST FRANCE

19 février 1919, l’anarchiste Émile Cottin tire à neuf reprises sur la voiture de Georges Clemenceau. Le vieil homme est touché mais refuse d’être hospitalisé. Il gardera une balle dans le corps. Dix jours plus tard, il est au travail. Il dirige les travaux du Traité de Versailles. Condamné à mort, Émile Cottin sauve sa tête, grâce au « Tigre ».

19 février 1919, devant le 8 de la rue Benjamin Franklin dans le 16e arrondissement de Paris, stationne une Rolls-Royce, moteur en marche. Au volant le brigadier Conjat, et devant la porte arrière le brigadier Decaudin, agent de sécurité. Comme tous les matins à la même heure, ils attendent que sorte leur patron : Georges Clemenceau, président du Conseil de la République française, surnommé, depuis le 11-Novembre, le « Père la Victoire ».

Il est 8 h 45 quand il paraît, son éternelle canne à la main. Il salue les policiers qui patrouillent dans le secteur et qui se sont mis au garde-à-vous et s’installe sur le siège arrière de la limousine après que Decaudin lui a ouvert la porte. L’agent de sécurité prend place à côté du chauffeur et l’auto démarre. Direction rue Saint-Dominique et le ministère de la Guerre où le Tigre a installé ses quartiers plutôt qu’à l’hôtel Matignon.

Un jeune homme sort un pistolet


Ils n’ont pas remarqué ce jeune homme, grand, blond les cheveux mi-longs, coiffé d’un chapeau mou et vêtu d’un pantalon de velours et d’un imperméable en caoutchouc qui, depuis quelques minutes, fait les cent pas en bas de la rue Franklin.

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Le 8 de la rue Benjamin-Franklin dans le 16e arrondissement de Paris. Clemenceau habite le rez-de-chaussée. C’est aujourd’hui un musée. (Archives : domaine public)

Lorsque lentement le véhicule arrive à sa hauteur et s’apprête à tourner à gauche pour prendre le boulevard Delessert, l’homme sort un pistolet. Il fait feu à deux reprises en direction du passager arrière. Un des balles traverse la vitre et vient frapper un agent de ville du nom de Goursat qui se trouve sur le trottoir d’en face.

Conjat, le chauffeur, accélère mais au lieu de couper tout droit, il fait le tour du terre-plein central. L’homme a le temps de courir vers la voiture. Le bras tendu, il tire à sept reprises. Le conducteur est touché à l’oreille. Decaudin le policier, a dégainé son arme, un pied sur le marchepied, l’autre sur le siège, il tire en l’air car il y a trop de monde dans la rue. Il ne veut pas toucher quelqu’un.

Reconstitution de l’attentat du 19 février 1919

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« Je sentis parfaitement que je venais d’être atteint… »

Et Clemenceau ? « Eh bien, il m’a manqué ! » dit-il juste après le premier coup de feu. Plus tard il racontera la suite : « Je ne réfléchis pas qu’il y avait peut-être plusieurs balles dans le revolver et, une fois le premier coup tiré, je me penchai pour regarder. D’autres coups surgirent précipitamment l’un après l’autre. Et je ressentis une douleur au bas de la nuque. La douleur fut tellement forte que je ne pus m’empêcher de crier. Je sentis parfaitement que je venais d’être atteint… »

Une balle est entrée par l’omoplate droite, a évité la colonne vertébrale à 4 cm et vient se ficher dans le poumon. Il a du mal à respirer. D’autres balles le frôlent.

Son pardessus a été traversé par deux autres projectiles qui ne l’ont pas touché. Un miracle ! Clemenceau est souvent monté au front, en première ligne, pour soutenir le moral des Poilus, parfois sous la mitraille, sans jamais être touché. Sa bonne étoile sans doute. La voiture file.


Le terroriste échappe au lynchage


Pour le terroriste, les choses se gâtent. Il a lâché son arme, levé les bras en l’air et lancé : « Ne me frappez pas, je parlerai ! » Deux agents en civil se saisissent de lui sans ménagement. Des badauds s’en mêlent. Coups de canne, de parapluie, de poing, de pied pleuvent.

Les policiers ont toutes les peines du monde à éviter le lynchage à celui qui a osé attenter à la vie de Clemenceau, l’homme le plus populaire de France. Il faut réquisitionner un taxi pour le ramener sauf au commissariat de Passy, situé à quelques centaines de mètres du lieu de l’attentat. Il a le visage en sang, les vêtements déchirés. Les photos anthropométriques montrent qu’il revient de loin.

Avec les policiers qui l’interrogent, il se montre coopératif. Il s’appelle Émile Cottin. Il est né le 14 mars 1896, à Creil (Oise). Il a grandi à Compiègne dans une famille ouvrière. Il est ébéniste. Il se déclare anarchiste et affirme avoir agi seul.

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Carte postale imprimée par le mouvement anarchiste dans les années 1920, pour réclamer la libération d’Émile Cottin. (Archives : domaine public)

« Je ne suis pas encore mort »

Clemenceau demande qu’on le ramène chez lui. Il est pâle. Il a mal mais n’en laisse rien paraître. Il refuse le lit, préférant un fauteuil. Lorsque son valet le déshabille, sa chemise blanche est tachée de sang dans le dos.

Les plus grands spécialistes en médecine sont mandés d’urgence. Les chirurgiens Antonin Gosset et Théodore Tufier, le cardiologue inventeur du tensiomètre Charles Laubry. Le ministère de la Guerre détache le médecin militaire Combe. Ils sont bluffés par la résistance du vieil homme de 78 ans. Il voudrait se lever, marcher, aller à son bureau. « Il y a des affaires urgentes, dit-il, il est impossible que je sois immobilisé. »

Nous sommes en pleine négociation du traité de paix. Il s’agit de redessiner la carte de l’Europe et celle du Moyen-Orient… La partie n’est pas facile avec le Premier ministre anglais Lloyd George et le président américain Wilson. Heureusement ce dernier a décidé de regagner son pays pour un mois.

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La une de L’Ouest Éclair du 20 février 1919. (Archives : Ouest-France)

Au domicile du Tigre, c’est l’effervescence. Tout Paris s’y presse. Le général Mordacq, son directeur du cabinet militaire qu’il réconforte : « Ne vous faites pas de bile. Je ne suis pas encore mort. »

Le président Poincaré qui n’a jamais pu le souffrir vient lui claquer la bise. Clemenceau plaisante désignant les chirurgiens : « Ils ne veulent pas m’extraire ma balle. Ils trouvent que j’ai besoin d’un peu de plomb pour me lester. » Poincaré note dans son journal : « Si par malheur il mourait, on en ferait un Dieu. »



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Message par Admin le Lun 18 Fév - 21:02

« Je n’avais pas encore été assassiné »

Puis c’est au tour du maréchal Foch, des généraux Castelnau et Dubail, des présidents de la Chambre et du Sénat, du secrétaire d’État américain, Robert Lansing, des académiciens, pourtant peu rancuniers. Venus lui proposer un fauteuil quelques mois plus tôt Clemenceau s’était exclamé : « Donnez-moi quarante trous du cul et je vous fais une Académie française ! »

Les médecins s’arrachent les cheveux, interdisent les visites l’après-midi. Mais le blessé se porte aussi bien que possible. Il déjeune même et rit de son aventure : « C’est une sensation qui me manquait. Je n’avais pas encore été assassiné. »

Le lendemain la presse partage deux sentiments : l’indignation face à l’attentat et le soulagement de voir comment se porte le Père la Victoire. « Que vive Clemenceau ! », titre sur 6 colonnes à la une Le Petit Parisien ; L’Ouest Éclair consacre toute sa une à l’attentat ; Le Journal, Le Petit Journal, Le Gaulois, L’Action française aussi… La presse mondiale emboîte Le Pas

La rue Franklin croule sous les télégrammes et messages de sympathie. Le roi d’Angleterre George V, ceux de Belgique, d’Espagne, de Grèce, de Roumanie… Les Premiers ministres d’Italie, d’Australie, le maire de Barcelone et même le pape Benoît V envoient un mot aimable. Le vieil anticlérical bougonne : « Il ne manquait plus que cela », mais demande qu’on lui réponde « que je le remercie et que je lui envoie moi aussi ma bénédiction ». Le peuple de Paris, inquiet, vient déposer des bouquets de fleurs, signer le registre ouvert dans la loge du concierge.

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La une de l’Excelsior le lendemain de l’attentat fourmille de détails. (Archives : domaine public)

Le lendemain, 20 février. Clemenceau est moins bien. Il crache du sang. Il a un peu de fièvre. La radio montre que la balle, logée entre les deux poumons, bouge légèrement avec les mouvements du cœur. Toutefois l’opération pour l’extraire est jugée trop dangereuse.

Le défilé des personnalités se poursuit malgré tout. Les médecins interdisent les visites l’après-midi.

Le 21, Clemenceau se sent mieux. Les médecins disent que si dans 48 heures aucune complication ne survient, il sera considéré comme tiré d’affaire. Il reçoit 40 personnes dont Pétain, l’as de l’aviation René Fonck, la fille du président Wilson et une délégation de lycéens qui lui apportent des fleurs. Il ne sait plus où les mettre. Il travaille aussi aux réparations financières à imposer à l’Allemagne.

Le 22, le Tigre rechute. Repos absolu. Mais le 23, il se considère comme guéri. Quand un des médecins s’étonne que la balle ne l’ait pas tué, il réplique : « Cela prouve tout simplement que je suis très bien avec le bon Dieu. »

Le 25, les médecins lui accordent le droit à une promenade en voiture jusqu’au bois de Boulogne. Clemenceau ordonne à son chauffeur de pousser jusqu’au château de Versailles. Il se balade à pied dans le parc, sans escorte, et fait la conversation en anglais – il est bilingue – avec des soldats australiens.

Le 27, huit jours après l’attentat, il est de retour à son bureau, rue Saint-Dominique. Il n’a même plus besoin de pansement. Et le lendemain, il siège comme si de rien n’était à la Conférence de la paix.

Un bien piètre coupable

Pendant tout ce temps, la police mène l’enquête. Comme l’opinion publique attisée par une presse vindicative, elle ne croit pas à l’acte isolé. Elle cherche des complices, les commanditaires de ce qui ressemble à un complot.

Qui peut avoir intérêt à tuer Clemenceau ? L’étranger bien sûr. « Les Boches » ou « les bolcheviques ». Ce Cottin n’a-t-il pas une tête de Russe ?

Il persiste à dire qu’il a agi seul. Malgré les perquisitions et les arrestations dans les milieux anarchistes, l’enquête fait chou blanc.

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14 mars 1919, le procès. Émile Cottin est en haut à droite, entouré de gendarmes. (Archives : domaine public)

Émile Cottin se retrouvera donc seul sur le banc des accusés. Son crime a été requalifié en « attentat contre la sûreté de l’État » qui est du ressort de la justice militaire. L’enquête a été confiée au capitaine Bouchardon qui a à son tableau de chasse l’espionne Mata Hari. L’anarchiste assume son acte. Il regrette d’avoir loupé son coup. Il le referait s’il en avait la possibilité.

Le 14 mars, moins d’un mois après l’attentat, Cottin est jugé par le conseil de guerre de Paris, le jour de ses 23 ans. Pour faire face à l’affluence médiatique et mondaine annoncée, le conseil siège pour cette fois dans la salle des assises du palais de Justice.

Première déception, ce n’est pas la foule attendue. Et puis, surtout, Cottin n’a pas la gueule de l’emploi. Il est pâle, l’allure maladive. On dirait un adolescent attardé. Sa voix est pointue, juvénile. Il est piètre orateur…

L’avocat général réclame la mort. L’avocat de la défense paraphrase Clemenceau, lequel en 1894 dénonçait la peine capitale comme « une régression atavique vers la barbarie primitive ». Derniers mots de l’accusé : « Je tiens à vous déclarer franchement que je suis anarchiste, c’est-à-dire anti-autoritaire, anti-cléricaliste, anti-militariste, anti-parlementaire et que je n’ai qu’une seule patrie : la Terre. »

20 minutes après s’être retirés, les juges sont de retour. L’accusé est coupable de tentative de meurtre avec préméditation. Il n’y a pas de circonstances atténuantes. Cottin est condamné à mort. Commentaire de L’Homme libre, journal fondé en 1913 par Georges Clemenceau : « Quel petit homme pour un si grand crime ! »

Clemenceau fait commuer la peine de mort

Dès le 27 février, le Tigre dit au général Mordacq qu’il ne laissera pas « exécuter un homme pour crime de lèse-majesté, la majesté en l’espèce étant moi-même ».

Le 2 avril, le pourvoi en cassation du jugement est rejeté. Cottin peut être exécuté à tout moment. Cette décision intervient quatre jours après l’acquittement de Raoul Villain, jugé près de cinq ans après les faits pour l’assassinat de Jean Jaurès, le 31 juillet 1914. Acquitté !

Le 8 avril, Clemenceau reçoit la mère du condamné. Il lui annonce qu’il va proposer au président de la République une commutation de la peine, « très large ». Mme Cottin et l’avocat de son fils sont reçus le soir même par Raymond Poincaré. La condamnation à mort est ramenée à une peine de dix ans de prison et à vingt ans d’interdiction de séjour à Paris.

Émile Cottin est finalement libéré le 21 août 1924, mais il est astreint à résidence dans l’Oise.

Le 8 octobre 1936, Émile Cottin trouve la mort à Huesca, sur le front de Saragosse. Il s’était engagé avec les volontaires anarchistes de la colonne Durruti. Ironie de l’histoire, le 14 septembre, Raoul Villain fut lui aussi une des victimes de la guerre d’Espagne. Arrêté à Ibiza, l’assassin de Jaurès a été exécuté par des anarchistes.

Spécialiste de la Première Guerre mondiale, Jean-Yves Le Naour vient de consacrer un excellent ouvrage à L’Assassinat de Clemenceau aux Éditions Perrin, 167 pages, 17 €.
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